Mercredi 24 octobre 2007
Le discours-entretien que le Président Laurent Gbagbo a livré aux Ivoiriens le mercredi 17 octobre 2007, restera dans les anales, à mon humble avis, comme l’une de ses plus mauvaises interventions publiques. Certaines des déclarations du chef de l’Etat ont fait bondir de leurs sièges, même des partisans comme moi. Le Président Gbagbo ayant par ailleurs réaffirmé le droit et le devoir, même des partisans, à faire honnêtement et consciencieusement leur travail (n’en déplaise aux censeurs, kpakpatos et autres terroristes intellectuels adeptes de la pensée unique), je me sens tout aise à continuer le mien, en disant à nos autorités, que «nous sommes contents» quand nous le sommes vraiment, ou que «nous ne sommes pas contents ni fiers» quand nous n’avons aucune raison de l’être. C’est une attitude qui a le mérite d’être saine pour tout le monde. Venons-en donc aux faits. Mon propos d’aujourd’hui tournera autour de la démission de l’Etat, telle qu’elle apparaît dans les propos du Président, et de la jungle qui semble vouloir le remplacer, si ce n’est déjà fait. Les preuves.
Au journaliste qui relevait la persistance des laissez-passer et autres taxes qui entravent la liberté de circulation des populations dans les zones rebelles, malgré les « déclarations empreintes d’émotion » qu’on nous sert à longueur de journées, le président de la République de Côte d’Ivoire a donné une réponse des plus curieuses : «Moi-même j’irai très bientôt à Korhogo, Boundiali, Tengréla, Ferkessedougou, pour tirer les Ivoiriens, parce qu’on n’obtient rien sans rien. Si les Ivoiriens croient qu’après mon discours, la suppression de la zone de confiance, la flamme de la paix, ils vont rester à Abidjan et attendre que tout leur tombe entre les mains, ils se trompent. (…) Il faut partir chez soi quand on veut rentrer chez soi. Il faut forcer le chemin pour y aller. Et vous allez voir que progressivement, on va vous laisser partir. Ceux de Facobly et Kouibly ont fait un convoi, ils sont partis chez eux. (…) La liberté de circuler se trouve en circulant. Ce n’est pas en restant à Abidjan et en pleurnichant. Même avant la guerre, il y avait des coupeurs de route, des gens qui rackettaient, qui rançonnaient.»
Franchement renversant ! Je n’ose pas croire que le chef de l’Etat ivoirien, qui a en charge la sécurité de nos biens et de nos personnes, en soit réduit à nous demander d’aller exposer nos poches et nos biens à ces nouveaux «racketteurs et nouveaux coupeurs de routes», qu’on est tout à fait sûr de trouver sur notre chemin !!! En d’autres termes, le chef de l’Etat nous dit : «Forcez le chemin ! Si les rebelles vous rackettent, ce n’est pas si grave que ça ; avant la rébellion, il y avait aussi du racket. Si les rebelles vous tuent, ce n’est pas grave, avant la rébellion, il y avait aussi les coupeurs de routes qui tuaient aussi quelques fois» ! Non, avec tout le respect qu’un partisan comme moi vous doit, Monsieur le Président, ce n’est pas ça, «Assurer la sécurité des biens et des personnes» ! «Assurer la sécurité des biens et des personnes», ce n’est pas leur demander d’aller affronter un danger plus certain que les probables coupeurs de routes qu’on n’était pas toujours sûr de trouver. Ce n’est pas leur demander d’aller forcer un passage, gardé par des hommes en armes qui n’ont pas le droit d’en porter ; pour se faire humilier, spolier, blesser et probablement tuer. Non, Monsieur le Président, si c’est à cela que nous sommes aujourd’hui réduits, autant dire que nous ne vivons plus dans un Etat, mais dans une jungle, où chacun se démerde et où c’est le plus courageux et le plus fort qui l’emporte!
Non, Monsieur le Président, vous ne nous tirerez pas en vous rendant à Korhogo, Boundiali, Tengréla, Ferkessedougou, etc. ! Vous, quand vous vous déplacez, c’est avec un dispositif sécuritaire impressionnant que le commun des Ivoiriens ne peut s’offrir ! Mais même avec ça, vous vous y préparez longtemps à l’avance ! Vos premières intentions de vous rendre à Bouaké avec des rebelles encore en armes, datent de début 2004, pour un voyage effectif réalisé en 2007 ! Les Ivoiriens qui restent à Abidjan et attendent que ces rebelles, à qui l’Etat de Côte d’Ivoire a tout donné, veuillent enfin désarmer pour qu’ils puissent se rendre chez eux en toute sécurité, ne sont pas des pleurnichards. Surtout, si on veut bien tenir compte des traumatismes psychologiques qui sont les leurs, suite aux traitements inhumains que leur ont déjà fait subir dans un passé pas si passé que ça, ces mêmes rebelles !
Le chef de l’Etat parle de ceux qui ont pu aller chez eux. Et ceux qui ont risqué leurs vies dans ce genre d’aventures et qui les ont perdues, qui en parle ?
Non, monsieur le Président, en tant que garant de toutes nos libertés, vous n’avez pas le droit de nous dire que nous trouverons la liberté de circuler, en circulant dans des zones où vous ne garantissez pas notre sécurité. Il n’est pas normal que ce soit «progressivement», au prix peut-être de plusieurs vies et d’une bonne partie des maigres économies des ressortissants des zones occupées, que ceux-ci puissent jouir de la liberté de circuler.
Dans le même registre, nous avons été ahuris d’entendre le chef de l’Etat dire «Si vous dites à un préfet "Allez dans telle localité" et qu’il vous dit "Ma sécurité n’est pas garantie" vous faites quoi ?
Vous n’allez pas l’obliger à y aller. Donc vous êtes obligés de revenir et de faire en sorte que dans sa tête, il se sente bien. Et qu’il se sente en sécurité».
Je refuse que cela soit la conception d’un chef d’Etat en matière de sécurité. Quand on a des personnes qui n’ont pas le droit d’être en armes et qui le sont, et qui obéissent à d’autres autorités, l’insécurité ne se trouve pas seulement dans la tête du représentant de l’Etat qui refuse de risquer sa vie. Surtout quand on voit ce qui vient de se passer à Bouna.
Mais, dans l’affirmation de l’impuissance et de la démission de l’Etat, le Président Gbagbo ira encore plus loin, lors de cette fameuse interview : «Il y a aussi cette autre question de la cohabitation sur le terrain avec des autorités qui ne sont pas forcément celles de l’Etat. Alors cela pose des problèmes de restauration de l’autorité de l’Etat. Qui a le pouvoir ? On se rend bien compte que là où les préfets ont pris leur pouvoir, ils ont la totalité du pouvoir. Mais là où ils ont peur, ils ont la parcelle de pouvoir que leur courage leur permet d’avoir» !!!
Complètement hallucinant ! On se croirait vraiment dans une jungle ! Alors comme ça, les préfets sont invités à guerroyer avec les com’zones ; et les plus courageux d’entre eux, s’ils arrivent à éviter les balles de quelques rebelles incontrôlés, pourront espérer avoir le pouvoir de représenter le chef de l’Etat (en totalité, après avoir écarté leur concurrents).
Voilà où nous ont conduit les fameux accords de Ouaga, si sacrés, que personne n’a le droit d’être contre eux, ou de les critiquer. Des accords qui, dans leur mise en œuvre sur le terrain, ne prévoient aucune place pour le désarmement ! Même pas pour le désarmement volontaire ! Le chef de l’Etat le confirmera d’ailleurs dans l’extrait qui suit : «Puisque nous nous sommes engagés dans la voie de la négociation, nous ne pouvons pas dire à des Ivoiriens : "tu n’es pas chez toi, quitte Bouna, quitte Korhogo". On ne peut pas leur dire ça. Ils peuvent rester là mais sans interférer avec l’Administration d’Etat. Puisque la voie sur laquelle nous nous sommes engagés oblige tous les Ivoiriens à accepter sur le territoire national tous les Ivoiriens.»
No comment. 
In Le Courrier d'Abidjan du Mercredi 24/10/2007
par Sylvestre KONIN
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