Le président Laurent Gbagbo, dans son adresse à la Nation sous la forme d’entretien, diffusée le mercredi dernier (17/10/2007), s’est prononcé sur les rumeurs de scandales qui
éclaboussent son entourage. On retiendra essentiellement qu’il décide de s’en remettre à la Justice. Vu ce que cette Justice vient de nous montrer dans l’affaire des faux billets de dollars, il y
a fort à craindre que l’impunité déjà dénoncée par bon nombre d’Ivoiriens ait encore de beaux jours devant elle ! On se souvient tous, que lorsque le Procureur de la République est arrivé sur les
lieux du crime, il a fait une déclaration des plus curieuses : «l’enquête sera bouclée lundi au plus tard !». On était déjà vendredi (5 octobre 2007) ! Là où le président de la République, après
s’être dépêché sur les lieux à cause des accusations de trafic d’influence qui pèsent sur ses collaborateurs, a déclaré que c’était une autre guerre faite à la Côte d’ivoire quand il a vu les
malles et le matériel, le Procureur de la République, lui, nous promet la précipitation. Ceux qui savaient comprendre entre les mots avaient bien compris le message codé du Procureur, qui
trahissait sa volonté de bâcler l’enquête et d’empêcher qu’elle ne touche d’autres personnes. La suite, on la connaît : le premier suspect de l’entourage du président, qui était au centre de ce
scandale et qui en était devenu muet, a retrouvé de la voix ; les inculpations se sont limitées au jeune Stéphane Yed et à son gardien ; et le chef de l’Etat lui-même a clos cette affaire qu’il a
qualifiée de banale, sans qu’on ne sache très bien, s’il n’avait pas bien regardé les malles et leur contenu, avant sa déclaration lors de sa première visite. Mais là n’est pas l’essentiel de
notre propos. Car de tout temps et en tous lieux, nous savons que des délinquants financiers ou ordinaires, connus et reconnus comme tels, sont quelque fois passés au travers des mailles des
filets de la Justice, faute de preuves. Ainsi, du légendaire Al Capone aux Etats-Unis le siècle dernier, qui n’a été finalement coincé que pour une banale affaire fiscale. Ainsi également de tous
les mafieux notoirement connus qui pullulent en Italie et contre lesquels l’Etat italien ne désespère pas un jour d’avoir des preuves. Mais, ce que ne ferait jamais un président américain ou
italien, c’est de s’entourer de l’un de ces mafieux en arguant simplement que la Justice n’a aucune preuve de ce que tous ses citoyens savent et observent ! C’est là le cœur de mon propos. Il ne
suffira pas au président Laurent Gbagbo de nous dire, que la Justice n’a aucune preuve contre son entourage, pour changer la réalité de ce que nous vivons et observons en Côte d’Ivoire.
Sommes-nous injustes ? Sommes-nous irresponsables ? Portons-nous des accusations sans preuve ? Non, pas tout à fait. Je voudrais donner une piste au chef de l’Etat et à tous ceux qui pourraient
s’interroger de la sorte. Dans l’affaire Al Capone que le quotidien «Toujours» a eu l’intelligence de nous ressortir dans son édition du vendredi dernier (19/10/2007), on nous apprend qu’à
l’époque, pour les autorités américaines, «il devient évident qu’il [Al Capone] gagne trop d’argent en comparaison du salaire d’un simple négociant». Là se trouve la clé. Moi j’ajouterais, «il
dépense trop d’argent pour son salaire». Aujourd’hui, dans l’entourage du chef de l’Etat de Côte d’Ivoire, il y a trop de personnes qui dépensent trop d’argent, pour les salaires officiels qu’ils
gagnent. Cela n’a rien d’un simple changement de niveau de vie accompagnant un changement de niveau de salaire (comme l’a affirmé le chef de l’Etat, lors de son passage à la télé), mais plutôt
d’extravagance qui dépasse de très loin, ce que leurs nouveaux hauts (mais pas gigantesques) salaires leur permettent de faire. Le président Gbagbo était déjà sur la bonne voie lorsqu’il a fait
déclarer les salaires des ministres et du président de la République. Nous connaissons également les salaires des députés et de bien d’autres agents de l’Etat. Ça ne va pas chercher très loin.
Donc, le salaire d’un Directeur de protocole à la présidence non plus, ne va pas chercher très loin, pour ne prendre que cet exemple. Mais tout Abidjan a vu et voit entre autres, le Directeur de
protocole du chef de l’Etat rentrer à la présidence, en Porche berline et aussi en Cayenne (Porche 4x4). Si le chef de l’Etat attend d’avoir une quelconque preuve d’une quelconque Justice pour
réaliser que ses proches qui vivent de façon ostentatoire et flambent à tout bout de champ, sont nécessairement impliqués dans des trafics douteux au sommet de l’Etat, il y a alors danger sur la
République !
Le président Laurent Gbagbo devrait sortir du simple juridisme dans cette matière-ci, et se placer au niveau éthique et morale. S’il tolère les signes inutilement ostentatoires de
richesse dans son entourage, s’il y laisse prospérer de mauvaises mœurs, telles que la course au deuxième, troisième, énième bureau et aux multiples maîtresses, qu’il ne s’étonne pas que certains
soient obligés de piquer dans les caisses de l’Etat pour suivre le mouvement. Et quand les caisses de l’Etat se vident, de s’adonner à la fabrication de faux billets ! C’est mon grand-père qui me
l’a dit un jour : «La meilleure façon de récolter du maïs, ce n’est pas de semer des arachides !». Si sur le plan moral et éthique, le chef de l’Etat ne met pas de l’ordre, il encouragera la
prolifération des scandales pour lesquels la Justice n’aura jamais, ni les moyens, ni la volonté ni la tranquillité de trouver des preuves. Surtout lorsque, comme dans la filière cacao, les
enquêtes sont annoncées à l’avance et se déroulent pendant que les mis en cause sont encore à leurs postes. Ailleurs, éthique et morale oblige, on débarque les mis en cause (même sans preuve),
pour empêcher justement qu’ils ne détruisent lesdites preuves ou ne gênent d’une façon ou d’une autre, le déroulement de l’enquête. Ce n’est qu’à ce prix que le peuple aura confiance, et que les
rumeurs de scandales ne perturberont plus notre sommeil déjà si fragile et si léger.
In Le Courrier d'Abidjan du Lundi 22/10/2007